Au-delà de sa fonction militaire première, qui le rapproche des autres formes de fortifications, le château médiéval (ou château fort selon l'expression créée en 1835) servait de résidence aux membres de la noblesse, formait un centre juridique et économique dans le système seigneurial et symbolisait architecturalement le rang, la puissance et le pouvoir légitime de son propriétaire. Dans les sources latines, il est appelé castrum, parfois castellum, d'où le castello italien, fortalicium ou munitio; en allemand Burg, et dès le XIIIe s. Schloss, Haus ou Feste. La terminologie germanique actuelle distingue entre Burg (château fort médiéval) et Schloss (château moderne, sans caractère défensif marqué), même si la tradition associe le nom de Schloss à certains châteaux forts (par exemple Schloss Wildenstein).
Château fort et seigneurie
Bien qu'ils n'aient jamais été tous occupés en même temps, quelque 2000 châteaux forts ont été construits en Suisse entre le Xe et le XVe s., en majorité au XIIIe et la plupart avant 1350. Leur édification est étroitement liée à la formation des seigneuries. Dans le système seigneurial, ils reprirent dès le Xe s. les fonctions centrales qu'exerçaient les grands domaines du haut Moyen Age (Régime domanial). Ces derniers furent souvent remplacés par un château sis à l'écart du village ou transformés en château fort. Beaucoup de châteaux sont nés dans le cadre des entreprises seigneuriales de grands défrichements. Plusieurs de fondations, peu viables, restèrent inachevées, comme Loppburg dans la commune de Hergiswil (NW).
Les premiers maîtres d'œuvre furent des familles de comtes et de barons, imités de plus en plus, dès le XIIe s., par la petite noblesse urbaine et campagnarde (chevaliers, écuyers, ministériaux), tantôt sur des alleux qu'elle avait fait défricher, tantôt sur des terres tenues en fief. Le droit d'élever des fortifications étant un privilège royal, passé ensuite aux détenteurs de la suzeraineté, ceux-ci prirent le contrôle de la construction des châteaux (Seigneurie territoriale), dès le XIIIe s. en terres savoyardes, dès le XIVe dans le reste de la Suisse, les utilisant, notamment dans les zones frontalières contestées, comme centres administratifs, résidences de baillis (Bailliages) ou de châtelains.
Le bas Moyen Age
Entre le XIVe et le XVIe s., 75% des châteaux forts de Suisse alémanique, italienne et rhéto-romanche ont été abandonnés. En Suisse romande ils se maintinrent mieux, mais perdirent en général leur caractère de forteresse. Les causes de ce phénomène sont à la fois politiques, économiques, militaires, sociales et culturelles, mais l'abandon définitif est rarement dû à la guerre ou aux catastrophes naturelles (tremblement de terre de Bâle en 1356). Souvent l'ancienne ferme du château continuait d'en cultiver les terres. Dans la nouvelle organisation territoriale du bas Moyen Age, les châteaux qui restèrent habités furent transformés soit en sièges administratifs (résidences des baillis), soit en manoirs privés sans droits seigneuriaux. De riches bourgeois avides de titres et d'armoiries reprirent des châteaux désaffectés. Quelques châteaux à douves proches des villes accueillirent des manufactures échappant aux règles corporatives. L'emploi des armes à feux exigeait des travaux d'adaptation qui, sauf exceptions (Mesocco, Montvoie, Morges), ne furent pas poussés à leur terme.
Les châteaux de l'époque moderne
La situation politique, sociale et économique de la Suisse ne prédisposait pas à l'édification de grands châteaux monumentaux de style Renaissance, baroque ou rococo, mis à part les résidences des princes-évêques à Coire et Porrentruy et le palais du prince-abbé de Saint-Gall. Les autorités cantonales se montraient économes et modestes pour leurs sièges baillivaux, qu'il s'agisse de bâtiments rénovés (ce qui a préservé beaucoup d'éléments médiévaux) ou neufs (Lottigna, Blankenburg). En revanche, les élites campagnardes et surtout le patriciat urbain ont édifié beaucoup de belles demeures de campagne. En Suisse centrale, l'impulsion vint des familles enrichies et anoblies grâce au service étranger (palais Freuler à Näfels, A Pro à Seedorf, Altishofen). Dans les bailliages tessinois, les manoirs appartenaient soit à des détenteurs de charges originaires des cantons souverains, comme les Beroldingen (Magliaso, villa Favorita à Lugano) ou les A Pro (Ca' di Ferro à Minusio), soit à des notables locaux comme les Marcacci (Brione dans la Verzasca). En Suisse occidentale, la possession d'un domaine avec château était de règle dans la bonne société. Dès le XVIIIe s., des industriels se mirent aussi à construire des maisons de prestige à la campagne (Ebenrain à Sissach).
On s'inspira jusqu'au XVIIe s. de l'architecture militaire, en utilisant les tours, créneaux, encorbellements et meurtrières comme éléments décoratifs. Dès 1700, les modèles italiens et français (Versailles) s'imposèrent de plus en plus; ils impliquaient l'aménagement d'un jardin. Beaucoup de bâtiments médiévaux, parfois en ruine, furent transformés (Bottmingen, Jegenstorf) ou refaits (Mauensee). Il n'est pas rare que le château moderne s'élève sur le site de l'avant-cour médiévale (Pleujouse, Trostburg) ou à proximité, dans un endroit plus facile d'accès (Aesch BL succédant à Pfeffingen, Schwarzenburg à Grasbourg). Les nouvelles fondations, plus fréquentes en Suisse romande, s'accrurent à partir du XVIIe s. Avec les châteaux de style Empire du début du XIXe s. (Arenenberg) s'achève une tradition architecturale qui remontait au Moyen Age. Les tentatives romantiques et historicistes de ranimer aux XIXe et XXe s. les formes médiévales, notamment sous l'aspect de fausses ruines, n'ont guère fait école en Suisse; citons Neu-Habsburg, Reichenstein (BL), Schadau, Vaumarcus.
10 mars 2021
9 février 2023
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